Guinée : inversant les rôles, le pouvoir publie un rapport biaisé accusant l’opposition de violence

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Pour s’exonérer de son rôle dans les contestations qui ont émaillé le processus électoral, le gouvernement guinéen s’appuie sur un rapport mettant en cause le principal parti d’opposition, l’UFDG de Cellou Dalein Diallo. Problème : ce document à la méthodologie discutable est tissé de contre-vérités et d’interprétations grossièrement orientées.

Pris dans la tourmente d’une réélection contestée, le gouvernement d’Alpha Condé n’en finit plus d’allumer des contre-feux. C’est encore le cas avec ce Rapport sur les violences politiques en Guinée et les enquêtes judiciaires en cours, dont l’élaboration a été confiée au ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation et au ministère de la Sécurité et de la Protection Civile.

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Plaidoyer pro domo

Une trentaine de pages écrites, six pages d’annexes photographiques : le document surprend d’emblée pas sa minceur, quand on pense au travail fouillé qu’aurait effectué la première ONG venue sur un sujet aussi essentiel. Minceur qui n’a d’égale que celle des arguments mis en avant par ceux qu’on hésite à qualifier d’enquêteurs. Sans surprise, ce rapport constitue un plaidoyer pro domo, dans lequel le régime Condé cherche à imputer l’origine de la violence à ceux-là même qu’il s’est appliqué à réprimer sans retenue.

Incitations à la haine et à la violence physique, appels à l’insurrection, sabotage, actes illégaux, attaque contre le Premier ministre, tout y passe. Sans oublier l’accusation de terrorisme, devenue la figure obligée de tout régime cherchant à discréditer ses opposants aux yeux d’une base apeurée. A ce titre, les rédacteurs ne reculent devant rien, chargeant lourdement la barque de Cellou Dalein Diallo, dont le parti UFDG est assimilé au FNDC (Front National pour la Défense de la Constitution). A croire le récit qui en est fait, toute l’action du gouvernement pendant ces journées sanglantes aura consisté à déjouer un complot visant à offrir la victoire à M. Diallo.

Mais selon les organisations humanitaires, la situation serait toute autre. Amnesty international déplore pour les deux derniers mois en Guinée quatre opposants politiques morts en prison. « Prisons qui sont de notoriété publique des mouroirs où les règles du droit international pour le traitement des détenus ne sont pas appliquées » affirme Fabien Offner, chercheur sur l’Afrique de l’Ouest à Amnesty International. L’ONG révèle également de nombreux homicides de la part des forces de l’ordre, qui n’hésitent pas à recourir à la torture et notamment à « l’infliction de brûlures à l’aide d’une tige de fer chaud » ou d’objets similaires…

Conseil du FNDC, le cabinet d’avocats Bourdon & associés, dans un rapport adressé à la Cour pénale internationale fin avril 2020, recensait les « faits susceptibles de revêtir la qualification de crimes contre l’humanité ». Le rapport déplore ainsi la dérive autoritaire du régime en place : « Malgré quelques réformes importantes – notamment l’abolition de la peine de mort en 2017 – force est de constater que les libertés civiles et politiques sont toujours malmenées par le gouvernement, qui attise les divisions sociales et ethniques de la population pour assoir son pouvoir, et réprime dans la violences toutes formes d’opposition ». Le cabinet regrette que les autorités procèdent à des «arrestations arbitraires des membres du FNDC, des journalistes et des défenseurs des droits de l’homme, interdisant de manière quasi-systématique les manifestations organisées par les opposants au troisième mandat et enjoignant aux forces de sécurité – y compris des unités militaires – de faire un usage excessif de la force, causant de nombreux morts et blessés parmi la population civile et d’importants dégâts matériels». A ce propos, Amnesty International dénonçait dès le mois de mars 2020 des « disparitions forcées et arrestations d’opposants avant un scrutin contesté ».

Des biais méthodologiques flagrants

Démonter chacune des fausses affirmations contenues dans ce rapport serait un exercice aussi fastidieux que d’énumérer tous les mensonges proférés par Donald Trump quand il occupait la Maison Blanche. On se contentera ici de rappeler le caractère pacifique d’une contestation déclenchée par la volonté d’un homme de s’accrocher au pouvoir, quitte à changer les règles en sa faveur. Le cabinet Bourdon & associés rappelle à ce titre que « le pays se trouve actuellement dans un climat politique analogue à celui ayant conduit au massacre du 28 septembre 2009. Hier comme aujourd’hui, l’embrasement du pays est né de la détermination du Président à se maintenir au pouvoir – au besoin par la force -, en violation du cadre légal (en ce qui concerne Alpha Condé) ou de ses propres engagements ».

On peut enfin relever certains biais méthodologiques ayant présidé à la conduite de cette pseudo-enquête. D’abord le recours régulier à des sources Internet peu fiables dont les articles vont systématiquement dans le sens du gouvernement. Parfois, il n’y a pas de sources claires, comme dans l’évocation des « tentatives de perturbation du vote » survenues le jour du scrutin présidentiel (p.17 du rapport). Il arrive aussi que surgissent des documents fantômes, auxquels il est impossible de se référer, dans la mesure où ils n’ont pas été rendus publics, tel ce mystérieux « Récapitulatif exhaustif desdites violences dressé par le Ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation ». Un document qui fait penser aux multiples irrégularités survenues lors de la publication du fichier électoral. Bourdon & associés rappelle à cet égard qu’en 2018, un audit réalisé conjointement par l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), les Nations unies et l’Union européenne « avait révélé l’existence de 3 051 773 millions d’électeurs dé-doublonnés et 1 564 388 autres sans empreintes digitales ». Deux ans plus tard, les experts de l’OIF constatent que «sur les 3 051 773 millions d’électeurs problématiques identifiés par l’audit, il subsistait 2,5 millions d’électeurs dans le fichier électoral».  Une anomalie que les experts avaient reportée à la CENI (Commission électorale indépendante), qui avait cependant refusé de retirer ces électeurs, entraînant de facto le retrait de l’OIF du processus électoral le 24 février 2020.

Notons pour finir l’usage systématique de sophismes et de formules rhétoriques induisant une fausse évidence, telles que « la question fondamentale qu’il faut se poser » (p.11) ou encore « il est incontestable que » (p.18). Hé bien justement, tout est contestable dans ce rapport, comme dans le récit officiel des troubles électoraux que tentent d’imposer Alpha Condé et ses soutiens.

A bout de souffle et d’arguments, le rapport s’achève sur une conclusion pour le moins édifiante : « Il est regrettable de constater de la part des organisations de défense des droits de l’homme et de certaines représentations diplomatiques une vision figée et une approche unidimensionnelle de la protection des droits de l’homme et des peuples »…

Fake news d’Etat

Le plus grand biais méthodologique que l’on puisse opposer à ce document est son origine. Le fait même qu’il émane du gouvernement suffit à le questionner. Chacune des accusations qui s’y trouvent peut être retournée contre l’Etat, comme le font de nombreuses puissances étrangères en condamnant, dès mars 2020, la répression qui s’est abattue sur les opposants à la réforme constitutionnelle. La violence, bien sûr, mais aussi l’usage systématique de fausses informations, d’intimidations et d’intox, pratiques auxquelles s’est livré Alpha Condé lui-même tout au long de l’année électorale. Le recours au concept de « coup d’Etat » enfin, terme qui peut tout aussi bien être s’appliquer à celui qui prétend l’avoir empêché, même s’il a pris soin de le maquiller sous des atours constitutionnels.

Il convient donc de traiter ce rapport comme ce qu’il est : une pièce de plus dans l’entreprise de propagande à laquelle se livre Alpha Condé pour asseoir son maintien au pouvoir. Comme Trump, comme Poutine, le président guinéen a basculé dans le régime des fake news d’Etat. Le régime qu’affectionnent les dirigeants à tendance autocratique, ceux qui n’ont d’autres moyens, quand le droit, la justice et le sens de la mesure leur échappent, que de déformer la réalité pour justifier leur autoritarisme.

PAR AFRIK

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